MERCREDI
Ouf ! J’en ai fini avec la succession Dourakine et mon rapport est terminé. Je peux retourner à Londres. Je me sentais légère en quittant la rue des Abbesses.
Tout à coup, une pensée triste : je ne verrais plus Virginie avant longtemps.
Je l’appelle pour lui proposer de nous revoir une dernière fois. Elle accepte et propose de diner chez elle d’une quiche lorraine.
Je ne veux pas arriver chez elle les mains vides et j’achète une Pessac-Léognan blanc 2003 dont le caviste me dit qu’il accompagnera merveilleusement le plat de Virginie.
Je préviens Maman et, pour la seconde fois, je lui mens sur les raison de mon absence, prétendant être retenue à diner par les héritiers Dourakine.
Il faudra que je m’interroge sur la raison de ce mensonge ridicule.
Virginie est une fine cuisinière. Elle arrive à transcender les plats les plus simples. Et le Pessac-Léognan est divin.
Virginie a peu bu et moi j’ai fait honneur à la bouteille. Je suis grise et je m’enhardie à poser la question qui me brûle les lèvres.
Je lui avoue que j’ai surpris la conversation qu’elle a eue hier avec Alain et je lui demande si elle éprouve de l’attirance pour les femmes.
Sans être gênée le moins du monde, elle me confirme son amour des femmes.
Ensuite, je ne sais pas ce qui m’a prise.
Je lui ai demandé pourquoi elle n’avait rien tenté avec moi. C’est vrai que j’avais envie de faire l’expérience d’une aventure homosexuelle. Virginie est superbe. Je pouvais difficilement trouver meilleure partenaire.
Elle a éludé ma question.
Alors, je l’ai embrassée sur les lèvres.
Au début, elle s’est laissée faire et a timidement répondu à mon baiser. Mais ensuite, j’ai eu l’impression d’un fleuve qui avait brisé ses digues. Et là sur son petit canapé, je n’étais plus qu’une poupée entre ses mains. Elle ne pouvait plus résister à son désir, et après m’avoir dévêtue, caressée et embrassée, elle m’a prodigué l’ultime caresse. Et j’ai joui en plongeant mes mains dans ses cheveux.
Après qu’elle m’ait fait l’amour, elle m’a soulevée dans ses bras, m’a déposée sur son lit, a retiré ses vêtements, m’a rejointe et s’est blottie contre moi.
Elle n’a pas exagéré : elle a la force d’un bucheron. Mais son corps est superbe. Des muscles longs et fermes, de magnifiques formes féminines.
Mon regard sur elle, sur son corps, sur ses seins, sur ses fesses, a dû la brûler.
Je n’ai jamais connu une pareille sensation de plaisir et de bien-être. Et c’est une femme qui me l’a donnée.
Je n’ai jamais ressenti un tel désir et c’est pour une femme que je le ressens.
Et elle. Ainsi elle me désirait. Son apparente indifférence n’était que de la retenue. Mais quelle fougue et quelle passion ! Mais aussi quelle douceur et quelle tendresse !
Je suis prise à mon propre piège, incapable de voir clair dans mes sentiments.
Alors, je me suis levée. Je me suis rhabillée et je l’ai quittée.
Elle était étonnée. Sans doute pensait-elle que nous passerions la nuit ensemble. Et j’ai vu des regrets et de l’inquiétude dans son regard.
Je lui ai promis de retarder mon retour à Londres et de revenir déjeuner demain.
Maintenant, je suis dans mon lit, dans ma chambre d’enfant.
Je pense à Gilles et je pense à elle.
J’ai l’impression de les trahir.
L’un et l’autre. Lui en le trompant.
Elle, parce que je ne lui ai rien dit de mon futur mariage.
Je ne sais plus où j’en suis avec lui.
Je ne sais pas où je vais avec elle.
*
Je ne souhaitais pas la revoir car chaque rencontre augmente le désir que j’ai d’elle.
Je ne voulais pas la toucher car je sais pertinement que je ne pourrais plus jamais me passer d’elle.
Mais je n’ai pas pu résister.
Elle a fini son travail à Paris. Elle est venue chez moi diner avant son départ pour Londres.
Elle avait apporté une bouteille d’un bordeaux blanc extraordinaire. Nous en avons bu l’une et l’autre.
Le Pessac Léognan est un filtre d’amour redoutable. Il faudra que je m’en souvienne.
Nous parlions de mille choses quand elle m’a confié qu’elle avait surpris une conversation que j’avais eue hier avec Alain, alors que, la fenêtre de mon studio étant grande ouverte, nous évoquions mon homosexualité.
Elle m’a demandé si je plaisantais. Si j’avais vraiment de l’attirance pour les femmes.
Je n’ai pas voulu lui mentir. Je lui ai confirmé que j’aimais les femmes.
J’avais peur qu’elle me regarde avec dégoût.
Mais elle m’a dit qu’elle ne condamnait pas mes préférences sexuelles même si elle ne les partageait pas.
Elle m’a alors demandé pourquoi je n’avais rien tenté avec elle. Elle flirtait avec moi comme elle l’aurait fait avec un homme.
Je me suis vue au bord du précipice.
Je devais résister à ce supplice de Tantale et ne pas succomber à son invitation.
Mais je n’ai pas pu.
Elle m’a embrassée. Dès que ses lèvres ont effleuré mes lèvres, de la lave en fusion s’est mise à couler dans mes veines et je me suis laissée engloutir par la faim que j’avais d’elle.
Je l’ai dévêtue. Comme elle est belle !
Je lui ai fait l’amour. Je lui ai donné tout ce qu’elle attendait. Elle a plongé ses mains dans mes cheveux au moment où elle a joui.
Je me suis dévêtue à mon tour et je l’ai rejointe sur le lit où je l’avais allongée. Je me suis blottie contre elle, contre son corps.
Je l’ai enlacée et serrée contre moi.
J’ai gouté sa peau, j’ai respiré son odeur, j’ai senti sa chaleur. Je m’en suis enivrée.
Je n’osais plus parler. J’osais à peine respirer de peur de rompre la magie de ce moment.
Ensuite, elle s’est levée, s’est rhabillée et est partie en me promettant de retarder son retour à Londres et de revenir, demain, déjeuner avec moi.
Je l’ai accompagnée à la station de taxis. Je ne voulais pas la laisser seule, à minuit, dans les rues de Paris. Il y a tellement de loups...
Elle est partie brusquement en me laissant à mes regrets et à mon inquiétude.
Son départ m’a laissée complètement désemparée. J’éprouve déjà ce manque cruel, ce froid qui a remplacé la chaleur de son corps et j’ai tellement peur de l’avoir déçue.
Je ne suis même pas sûre de la revoir. Mais je m’accroche à sa promesse.
De nouveau, je suis incapable de trouver le sommeil.
Céline ! Céline !
Son visage, son sourire me hantent et me manquent tellement !
Alors, j’ai serré contre moi le drap où elle s’est allongée et sur lequel j’ai cru retrouver l’empreinte et le parfum de son corps.
*
JEUDI
Je suis revenue chez Virginie.
Je dois l’avouer : j’ai hésité à revenir.
Un moment j’ai pensé prendre mon téléphone pour lui dire que, finalement, je ne pourrais pas la revoir car je devais retourner à Londres, immédiatement.
Je marchais dans les rues de Paris.
Je ne savais pas quoi faire. Je me sentais lâche et perdue.
Lâche de ne pas affronter Virginie pour lui dire que ce que nous avions fait était une folie qui ne devait pas se reproduire.
Perdue parce que j’ai envie de recommencer cette folie.
Perdue parce que j’ai aimé ce que j’ai fait avec elle.
Perdue parce que j’ai aimé le faire avec elle.
Qu’est ce qui me prend ?
Comment en suis-je arrivée là ?
Je la désire. J’ai aussi, tout simplement, envie d’être avec elle.
Mes pas m’ont conduite Place de la Madeleine, devant le célèbre traiteur PAUCHON.
Je me suis engouffrée dans le magasin sans réfléchir, j’ai pris de quoi nourrir un car de supporters italiens !
Les bras chargés, je n’avais plus le choix : je devais me rendre chez Virginie pour que nous avalions toute cette nourriture !
Je me suis retrouvée dans sa petite cour, le coeur battant la chamade.
Sa porte s’est ouverte devant moi comme par magie. Elle m’attendait.
Je n’ai pas pu lui dire bonjour et lui demander comment elle allait. Elle ne m’en a pas laissé le temps.
Elle s’est littéralement jetée sur moi pour m’embrasser et me caresser. Je ne pouvais pas rêver plus douce agression !
Et là, tout à coup, tous mes doutes se sont envolés.
J’ai su que le seul endroit où je voulais être c’était entre ses bras. Que son petit studio était le plus bel endroit de la terre parce que j’y étais avec elle.
J’avais envie de le lui dire. Mais je n’ai pas osé.
Je n’ai pas osé parce que je ne suis pas libre et parce que j’ignore la nature des sentiments qu’elle a pour moi.
C’est une séductrice. Elle m’a séduite, moi qui aimais les hommes, en quelques heures.
Je ne suis peut être qu’une conquête supplémentaire. Si je lui avoue ce que je ressens, peut être me rira-t-elle au nez.
Elle m’a demandé de rester encore quelques jours avec elle. Mais je lui ai dit que ce n’était pas possible. Je lui ai promis de nous revoir, à Paris ou à Londres.
Puis je lui ai fait l’amour.
C’est la première fois que je prenais l’initiative avec une femme. J’ai pris mon temps, tout mon temps, guidée par ses gémissements de plaisir.
J’ai exploré son corps, comme on le fait d’un pays : les collines de ses seins, la plaine de son ventre...
Je me suis lovée contre elle. Les anglais ont une expression amusante pour décrire cette position, spooning, parce qu’elle rappelle la façon dont ont range les cuillères (spoons), collées l’une à l’autre, leur forme s’épousant parfaitement.
J’ai perdu toute notion du temps.
Le tic tac d’un réveil posé sur le chevet m’a tirée de cet engourdissement délicieux.
17 heures ! Je devais la quitter pour rejoindre ma mère que je n’avais pratiquement pas vue de la semaine.
Elle m’a demandé de revenir ensuite et de passer la nuit avec elle.
Bien sûr, je ne le peux pas. Ma mère serait épouvantée si je découchais deux mois avant mon mariage avec Gilles !
Virginie n’a pas compris que je refuse de passer la nuit avec elle. Comment le pourrait-elle ? Elle ignore l’existence de Gilles et ne sait pas que je l’épouse dans deux mois.
Alors, enfin, je lui ai tout dit.
Mon mariage dans deux mois. Gilles.
*
Elle est revenue.
Avec une exactitude d’horloge suisse, elle est apparue dans ma cour à midi, comme elle me l’avait promis.
Je la guettais. J’ai ouvert ma porte avant même qu’elle ne frappe.
Je me suis jetée sur elle sans lui laisser le temps de m’adresser la parole. J’étais affamée.
J’ai retrouvé le goût de ses lèvres, la chaleur de son corps, la douceur de sa peau. Je me suis arrachée à elle avant d’aller plus loin...
Puis nous avons discuté en mangeant les délicieux plats italiens qu’elle avaient apportés.
Je lui ai demandé si elle pouvait rester quelques jours avec moi.
J’aurais tellement aimé lui dire que je voulais qu’elle reste avec moi pour toujours.
Mais je n’ai pas osé. Je ne suis peut être qu’une expérience pour elle. J’avais peur qu’elle me le dise et que tous mes rêves se brisent.
Elle m’a promis que nous allions nous revoir. A Paris ou à Londres.
Puis elle m’a fait l’amour. Elle a pris l’initiative. Elle est douée. Elle était totalement à l’écoute de mon corps. Je sais que jamais plus je ne pourrais trouver une amante qui la surpasse ou même qui l’égale.
Je sais aussi que je ne veux personne d’autre qu’elle.
Pourtant, être avec elle m’est une joie et une souffrance.
Une joie de la sentir lovée contre moi, elle que j’aime plus que tout. Une souffrance parce que j’ai tellement peur qu’elle me quitte.
Et cette souffrance est arrivée.
A 17 heures, elle m’a dit qu’elle devait partir rejoindre sa mère. Je lui ai proposé de revenir ensuite et de passer la nuit avec moi. Elle a refusé.
Et là, elle m’a dit ce que je redoutais d’entendre, mais que je savais au fond de moi.
Elle n’est pas libre. Elle va lier sa vie à celle d’un homme.
Elle se marie dans deux mois. Il s’appelle Gilles.
*
Je lui ai dit que j’épousais Gilles dans deux mois.
Elle m’a présenté tous ses voeux de bonheur sur un ton amusé et sarcastique qui m’a fait l’effet d’un coup de couteau en plein coeur.
Elle m’a aussi concédé que j’étais magnifique et qu’elle avait envie de coucher avec moi.
C’était donc vrai.
Je n’étais que cela. Qu’un numéro. Qu’une conquête supplémentaire. Hétéro de surcroit, c’est encore mieux, selon ses critères.
Je voulais lui dire ce que je ressentais.
Mais je n’ai pas pu.
Elle était comme un mur, refusant toute explication. Je me suis sentie congédiée. Méprisée.
Je suis sortie de son studio. Je l’ai quittée sans qu’elle fasse un geste ou dise un mot pour me retenir.
J’ai trouvé un taxi dès que je suis sortie de sa cour. Je lui ai dit d’aller où il voulait.
A présent, je m’aperçois que chaque mètre parcouru par ce taxi m’est une souffrance.
Plus je m’éloigne d’elle et plus j’ai envie d’elle, d’être avec elle.
Je suis au-delà du simple désir. Je l’aime. Voilà tout.
Je dois le lui dire. Je dois la conquérir.
Mais elle a été si dure et si lointaine. Ai-je la moindre chance ?
Mon Dieu, que faire ?
Je ne dois pas paniquer. Je dois aborder les événements comme je l’ai toujours fait. De façon réfléchie et cartésienne.
Je dois d’abord penser à Gilles.
Ma liaison avec Virginie m’a ouvert les yeux.
Il ne m’est plus possible de l’épouser alors que j’aime Virginie. Et même si tout semble fini avec elle.
L’épouser serait lui mentir.
Je dois retourner à Londres et lui parler.
Mais en attendant, je vais me rendre chez chacun des commerçants pressentis pour l’organisation de notre mariage et je vais tout annuler.
C’est un geste dérisoire. Mais j’ai besoin d’agir. Maintenant.
Demain, j’irai à Londres.
Puis, j’aurai une explication avec mes parents. Je leur dois la vérité.
Puis ce sera Virginie.
*
La porte de mon studio vient de se refermer sur elle. Sur la femme que j’aime.
Elle est partie. Elle m’a quittée. Pour toujours.
Et je n’ai pas fait un geste, je n’ai pas dit un mot pour la retenir.
Au contraire, quant elle m’a annoncé son mariage, je n’ai rien su faire d’autre que lui présenter mes voeux de bonheur.
Je lui ai dit que notre relation n’avait aucune importance alors qu’elle a bouleversé ma vie.
Moi qui était prête à me traîner à ses pieds quand je l’ai rencontrée pour la première fois, je l’ai insultée en lui disant qu’elle n’était que ma quarante et unième conquête.
J’ai vu son beau visage se crisper.
Qu’est-ce qui m’a prise ?
J’ai laissé partir la femme de ma vie pour qu’elle rejoigne cet homme.
J’étais incapable de faire le moindre geste.
Les mots qu’elle a prononcés étaient autant de flèches qui blessaient mon coeur. Mes forces m’ont abandonnée. J’étais incapable de réagir et de me battre pour la garder.
D’ailleurs, à quoi bon...
Je ne suis pour elle qu’une expérience homosexuelle avant son mariage. Une façon amusante d’abandonner sa vie de célibataire tout en transgressant les codes moraux de son milieu bourgeois.
Elle ne m’a pas démentie quand je le lui ai dit.
Comment ai-je pu croire, une seule seconde, qu’une histoire était possible entre nous ?
Elle est partie en me laissant à mon désespoir.
Mon Dieu, c’est donc cela souffrir ?
Ce sentiment qui vous désagrège, ce poids qui vous étouffe.
Je ne peux plus respirer depuis qu’elle ne respire plus à mes côtés. Je ne peux plus bouger depuis qu’elle ne bouge plus à mes côtés.
Je ne pourrais plus jamais aimer.
Je ne pourrais plus jamais vivre.
Non, non, je ne dois pas penser au pire. Ce serait une lâcheté.
Je dois la conquérir. Elle ne sait pas que je l’aime plus que ma vie.
Je dois le lui dire.
Je connais son adresse à Londres. Il suffit de m’y rendre et de lui dire que je l’aime.
Mais lui sera là.
Je ne le connais pas, mais une telle femme n’a pas pu choisir un homme médiocre.
Je n’ai aucune chance face à lui.
Je n’ai rien à lui offrir. Que ma pauvreté et la solitude de pestiférée qui entoure les femmes qui, comme moi, aiment les femmes.
Ma quête est vaine. Il est inutile d’essayer de la lui prendre. Inutile.
Mais, sans elle, ma vie n’aura jamais plus de sens.
J’ai cherché à m’abrutir.
J’ai cherché, fébrilement, un paradis artificiel qui me permette de l’oublier.
Jamais je n’ai touché aux stupéfiants. Je n’ai jamais eu de goût pour ces produits qui ne sont que de lâches échappatoires. Et pourtant, en ce moment, je rêve du shoot mortel.
Je n’ai trouvé qu’une malheureuse bouteille de gin.
Même mon suicide pour elle, je ne suis pas capable de le réussir.
Alors, j’ai bu jusqu’à l’ivresse et je me suis effondrée dans un sommeil comateux où son image apparaissait dans des éclairs fulgurants.